Le grand retour du platane

Décimé dans le sud de la France par le chancre coloré, le platane n’a pourtant pas dit son dernier mot. Après vingt ans de recherches et de sélection, deux nouvelles variétés résistantes à la maladie arrivent dans les pépinières. Un retour bienvenu pour cet arbre capable de fournir rapidement de l’ombre et de supporter les étés secs.

Il suffit de longer le canal du Midi pour mesurer l’ampleur du désastre. Avant l’arrivée du chancre coloré, 42 000 platanes formaient cette voûte végétale devenue indissociable du paysage. Début 2026, 33 350 avaient été abattus. Près de huit sur dix. Et près de 110 millions d’euros avaient déjà été engagés pour abattre, replanter et restaurer les berges.

De quoi condamner définitivement le platane ? Pas vraiment. Au Salon du Végétal d’Angers, en septembre, Marc Bardin, directeur de recherche à INRAE, et Hubert Dupont, gérant de la Sapho et des Pépinières Dupont, présentaient deux jeunes arbres. Pas très spectaculaires à première vue. Ils sont pourtant l’aboutissement de près de vingt ans de travail. Leur nom : Endura. Deux nouvelles variétés de platanes résistantes au chancre coloré, bientôt disponibles dans les pépinières.

Le chancre coloré, un passager clandestin venu d’Amérique

Le responsable tient dans un organisme microscopique. Ceratocystis platani est un champignon originaire d’Amérique du Nord qui pénètre dans le platane à la faveur d’une blessure avant de coloniser ses tissus. L’arbre finit par mourir.

Son arrivée en France ressemble presque à un scénario de roman. Le champignon aurait traversé l’Atlantique pendant la Seconde Guerre mondiale, caché dans le bois des caisses de munitions et de matériel de l’armée américaine débarquées sur les côtes méditerranéennes.

Des platanes commencent à dépérir dans les années suivantes, sans que l’on sache encore pourquoi. Le champignon sera formellement identifié à Marseille dans les années 1970.

Depuis, il a eu le temps de voyager. Outils de taille, engins de chantier, bois contaminé ou contacts entre racines peuvent participer à sa propagation. Et comme aucun traitement ne permet de sauver un arbre atteint, la lutte passe par l’abattage et la destruction des sujets contaminés.

Vingt ans, du laboratoire à la pépinière

L’histoire commence bien avant Endura. Dès la fin des années 1980, les chercheurs de l’INRA travaillent sur le chancre coloré et cherchent une parade. Une piste va rapidement s’imposer.

« Il se trouve qu’à ce moment-là, un chercheur était allé aux États-Unis et avait observé que les platanes américains étaient naturellement résistants au chancre coloré », raconte Marc Bardin.

Ces platanes américains appartiennent à l’espèce Platanus occidentalis. Rien d’anodin : notre platane commun, Platanus × acerifolia, est justement issu d’un croisement entre le platane d’Occident et le platane d’Orient. Mais il n’a pas hérité de cette précieuse résistance.

Un premier programme de sélection aboutit à Platanor, un platane résistant commercialisé au début des années 2000. Une victoire, mais pas une assurance tous risques.

« On sait très bien que les agents pathogènes sont doués d’une grande diversité et d’une grande plasticité », rappelle Marc Bardin. Autrement dit, miser l’avenir du platane sur un seul clone serait prendre le risque de voir un jour le champignon contourner sa résistance.

En 2007, les chercheurs repartent donc au travail. Avec d’autres parents et davantage de diversité génétique. Plus de 4 000 graines sont semées. Commence alors une sélection qui ne fait guère de sentiment. Les jeunes plants sont inoculés avec le champignon, sur les racines, les tiges ou les feuilles. Marc Bardin la résume d’une formule : « Tout ce qui crève, on brûle. Et tout ce qui survit, on garde. » Des milliers de candidats du départ, il n’en reste bientôt plus qu’une poignée.

Marc Bardin et Hubert Dupont présentent deux jeunes platanes Endura
À gauche, Marc Bardin, directeur de recherche à INRAE Avignon, et à droite, Hubert Dupont, gérant de SAPHO et des Pépinières Dupont, présentent deux jeunes platanes de la gamme Endura au Salon du Végétal d’Angers. © David Fouillé

Résister ne suffit pas

C’est alors que le laboratoire passe le relais à la pépinière. Car obtenir un platane capable de résister au chancre coloré est une chose. Encore faut-il qu’il pousse correctement, développe de bonnes racines, puisse être multiplié en nombre et, au bout du compte, devienne un bel arbre.

La Sapho, une sarl fonctionnant en démarche collaborative, entre alors dans la danse. Les derniers candidats sont multipliés puis confiés à plusieurs pépiniéristes dans différentes régions de France. Hubert Dupont, des pépinières Dupont, fait partie de ceux qui vont les mettre à l’épreuve. « On a sélectionné ceux qui avaient un bon système racinaire. Ceux qui éclataient, qui nous semblaient trop fragiles pour faire des arbres, on les éliminait. »

L’affaire prendra encore des années. Il faut observer les jeunes plants, les multiplier, les conduire jusqu’à la tige. Et résoudre au passage un problème inattendu : les méthodes traditionnelles de bouturage du platane donnent avec certains candidats des taux de réussite trop faibles. Là encore, il faut chercher, essayer, recommencer.

Au bout du parcours, deux variétés sont retenues. Deux plutôt qu’une, et ce n’est pas un détail. Elles proviennent de parents différents et permettent de remettre un peu de diversité là où, pendant des décennies, les mêmes platanes ont été reproduits à des milliers d’exemplaires.

Platane Endura développé en pépinière

Le platane revient au bon moment

Reste une question : après tant d’efforts, a-t-on encore vraiment besoin de platanes ? Il y a dix ans, Hubert Dupont lui-même entendait la remarque chez certains de ses confrères : « Le platane, ce n’est plus à la mode. »

Tout a changé. Les villes cherchent désormais à créer de l’ombre, à faire baisser la température des rues et des places et à trouver des arbres capables d’affronter des étés plus chauds et plus secs. Or le platane possède quelques arguments.

Il pousse vite. Il devient grand. Sa couronne procure beaucoup d’ombre. Et s’il apprécie l’eau pendant ses premières années, son puissant système racinaire lui permet, une fois installé, de bien supporter la sécheresse. « On dit qu’il va falloir des arbres qui nous apportent de l’ombre le plus rapidement possible », souligne Hubert Dupont. « Une fois développé, le platane résiste très bien à la sécheresse. »

Voilà donc un arbre que l’on pensait presque appartenir au passé et qui retrouve soudain une étonnante modernité. Pas question pour autant de recommencer les erreurs d’hier. Personne n’imagine reconstituer des kilomètres d’alignements composés d’une seule espèce. Sur le canal du Midi lui-même, les replantations sont désormais diversifiées. Le retour du platane se fera parmi d’autres arbres. Mais avec Endura, il pourra au moins être de la partie.

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