
Le krach de la tulipe
Au XVIIe siècle, une tulipe peut valoir une maison. Aux Pays-Bas, la spéculation s’emballe avant un effondrement brutal en 1637.
Aux portes sud de la Touraine, la ville de Loches déroule ses ruelles pavées et son patrimoine d’exception derrière un épais rempart médiéval. De la collégiale Saint-Ours à la forteresse des comtes d’Anjou, en passant par le logis royal marqué par Agnès Sorel, Jeanne d’Arc ou Anne de Bretagne, la promenade invite à remonter le temps. Reportage.
Nous voilà arrivés à Loches, cité médiévale, par un matin d’été. Le ciel est maussade, mais l’enthousiasme est bien là. Car ici, dans une région où les châteaux Renaissance se taillent la part du lion, c’est le Moyen Âge qui s’impose. Loches n’est pas un décor de carte postale : ramassée sur son éperon rocheux, c’est une forteresse de pierre authentique admirablement conservée.
Une fois la voiture garée — non sans mal, la ville attire du monde —, nous retrouvons Olivier Châble, notre guide. À peine les présentations faites, il désigne les hauteurs d’un geste ample : « Toute la ville ancienne est posée sur ce plateau calcaire qu’il a fallu creuser pour en faire une place forte. En contrebas, vous avez l’Indre. Autrefois, c’était couvert de marais qui servaient de défenses naturelles à la cité. »
Nous apprenons que le site a été choisi dès le haut Moyen Âge pour son caractère imprenable. « Construite par le comte d’Anjou, Foulques Nerra au XIe siècle, Loches était une place stratégique des comtes d’Anjou, puis des Plantagenêts. Ils tenaient là une de leurs forteresses majeures face au royaume de France. » La ville sera néanmoins prise en 1205 par Philippe Auguste. Loches devient alors une résidence des rois de France.
Nous commençons à grimper vers la vieille ville. Les rues s’étirent, bordées de façades en tuffeau pâle. Rapidement, nous atteignons la porte Saint-Martin. « Elle faisait partie de l’enceinte intérieure. Il y avait plusieurs portes à Loches », souligne Olivier Châble.
À mesure que l’on monte dans la ville, les bruits de la circulation s’éloignent. Quelques marches, un mur de pierre, et voici que se dévoile la collégiale Saint-Ours. Deux flèches massives, presque sculpturales, dominent l’ensemble : leurs bases octogonales donnent une silhouette singulière à l’église, reconnaissable entre toutes. C’est l’un des trésors de Loches, un témoin de l’art roman du XIᵉ siècle, impressionnant par ses volumes et la simplicité de ses lignes.
Olivier Châble attire notre regard vers le portail ouest. « Vous voyez ce tympan sculpté ? Il est polychrome. Très rare. La plupart des sculptures ont perdu leur couleur. Ici, le décor a été préservé. »
À l’intérieur, la nef impose une sobriété minérale. L’épaisseur des murs, la faible hauteur des ouvertures et l’absence d’ornementation superflue rappellent les temps austères du Moyen Âge. La lumière s’y glisse timidement, accentuant le mystère du lieu.
Mais ce qui retient surtout l’attention, c’est la présence d’un tombeau. Celui d’Agnès Sorel, favorite du roi Charles VII. Elle fut inhumée ici en 1450. Une figure à la fois romanesque et tragique, dont le gisant, allongé en pierre blanche, capte les regards. « Elle a vécu à Loches, poursuit notre guide. Elle y est morte jeune, à vingt-huit ans seulement. Son rôle à la cour fut décisif, à un moment où le royaume se relevait à peine de la guerre de Cent Ans. »
Le silence du lieu, les volumes massifs et l’histoire gravée dans la pierre composent une atmosphère particulière. Une pause s’impose, presque naturellement. On sent ici battre le cœur médiéval de la cité.
Depuis la collégiale, quelques pas suffisent pour atteindre le logis royal, blotti sur le flanc est du promontoire. La façade longiligne, percée de hautes fenêtres à meneaux, tranche avec la rudesse du donjon tout proche. Ici, on perçoit un autre facette du Moyen Âge, plus raffiné, plus politique aussi.
Olivier Châble nous conduit dans la cour. « Ce bâtiment, c’est un logis de la fin du Moyen Âge. Il a accueilli Charles VII, Louis XI, Anne de Bretagne. » À peine la porte franchie, les plafonds à poutres apparentes, les cheminées, le carrelage restituent l’ambiance d’un palais plus que d’une forteresse.
Dans la salle du conseil, le guide évoque un épisode fondateur. « En 1429, Jeanne d’Arc vient ici convaincre le roi de se faire sacrer à Reims. Elle arrive tout juste du siège d’Orléans. C’est un moment décisif pour Charles VII, qui doute encore. Loches a été le théâtre de cette bascule. »
Mais le logis recèle aussi des trésors inattendus. En poursuivant la visite, on découvre une extension plus tardive : l’aile ajoutée par Anne de Bretagne. L’épouse de deux rois de France n’y est pas seulement passée : elle y a laissé son empreinte. Dans son oratoire privé, le contraste est saisissant. Les murs, aujourd’hui sobres, étaient autrefois peints en noir, constellés d’hermines d’or, son emblème et celui de la Bretagne. Une chapelle gothique miniature, presque secrète, lovée dans l’intimité du château.
Un peu plus loin, dans les salles muséales, une exposition rend hommage à Louis Delaporte, artiste voyageur originaire de Loches. Sculpteur, explorateur, conservateur au musée du Louvre, il a laissé des traces fascinantes de ses expéditions en Asie du Sud-Est, notamment à Angkor Vat qu’il découvre. « La vue de ces ruines étranges me frappe, moi aussi, d’un vif étonnement : je n’admirais pas moins la conception hardie et grandiose de ces monuments que l’harmonie parfaite de toutes leurs parties. L’art Khmer issu du mélange de l’Inde et de la Chine, épuré ennobli, est resté en effet comme la plus belle expression du génie humain », écrit-il. Croquis, objets, moulages : la scénographie de cette exposition transporte le visiteur dans un ailleurs, entre archéologie et récit d’aventure.
En ressortant sur la terrasse, la vue se déploie sur la vallée. On respire, un instant. Mais déjà le regard se tourne plus haut, vers la silhouette massive du donjon. Il est temps de poursuivre l’ascension, vers l’ultime bastion de la cité.
Agnès Sorel (1422–1450) repose dans la collégiale Saint-Ours de Loches. Elle y fut inhumée à la demande de Charles VII, éperdument épris d’elle. Femme d’esprit et de beauté, surnommée « la Dame de Beauté », elle joua un rôle politique discret mais réel, soutenant les arts et influençant le roi. Son gisant en marbre la représente allongée, les mains jointes, des agneaux à ses pieds. Une figure fascinante, entre pouvoir et séduction.
Selon plusieurs sources historiques, Jeanne d’Arc a rencontré Charles VII au logis royal de Loches à la mi-mai 1429, peu après la levée du siège d’Orléans. C’est là qu’elle l’aurait convaincu de se rendre à Reims pour se faire sacrer. Le souverain hésite : il doit traverser des terres anglaises pour se rendre en Champagne. Mais le couronnement lui permettrait de s’affirmer comme souverain… Cela marque un tournant : quelques semaines plus tard, le roi sera couronné, consolidant ainsi sa légitimité. La salle de cette entrevue, bien que sobre, est aujourd’hui identifiée dans le logis royal du château.
Au tournant du XVIᵉ siècle, Anne de Bretagne fait agrandir le logis royal de Loches, en créant une aile nord pour ses appartements. Cet agrandissement se fait sous Charles VIII, mais c’est sous Louis XII, entre 1498 et 1500, qu’elle fait aménager un oratoire privé dans un style gothique flamboyant, situé dans la partie la plus reculée de cette aile.
Cette petite chapelle n’avait pas vocation à accueillir des offices, mais offrait un lieu de prière intime, richement décoré. Les murs et la voûte sont sculptés de fleurs de lys royales mêlées aux mouchetures d’hermine, entourées de sa cordelière, signe de son dévouement religieux.
Il faut lever les yeux. Tout en haut de l’éperon rocheux, c’est elle qui domine. La forteresse primitive, massive, indomptable, veille depuis le XIe siècle sur la vallée de l’Indre. Olivier Châble nous y conduit.
Nous entrons par la poterne. L’ascension des 37 m du donjon se mérite : marches raides, recoins sombres, murs suintants. Ce donjon roman, l’un des plus anciens de France, fut érigé par Foulques Nerra, comte d’Anjou, pour asseoir son autorité sur un territoire disputé avec les rois capétiens. « C’est une forteresse angevine, et elle le revendiquait », glisse notre guide.
Au sommet, la vue s’ouvre à 360°. Les toits de la ville s’éparpillent dans les brumes de l’Indre, les champs s’étirent jusqu’aux forêts de Touraine. En contrebas, le clocher octogonal de la collégiale Saint-Ours signale la partie noble du bourg, tandis que l’aile gothique du logis royal se découpe en aplomb de la falaise.
Mais si le sommet émerveille, les entrailles du donjon glacent. Olivier Châble explique : « À partir du XVe siècle, les rois de France ne résident plus à Loches, mais le château continu à être entretenu car il va servir de prison. » Des prisonniers politiques de haut rang y sont enfermés comme Jean d’Alençon, Philippe de Commynes, Ludovico Sforza duc de Milan, ou Jean de Poitiers. De 1801 à 1926, la prison devient maison d’arrêt départementale. Les graffitis d’anciens détenus, gravés à même la pierre, témoignent du temps qui passe, lentement, infiniment.
Le contraste est saisissant. À quelques pas du raffinement du logis royal, la forteresse garde la mémoire des siècles noirs. Mais c’est peut-être cela, Loches : une ville aux visages superposés, jamais contradictoires, toujours incarnés.
Après l’austérité saisissante du donjon, la lumière et l’air frais de l’extérieur surprennent. On redescend à pas mesurés, presque à regret, tant cette forteresse donne le vertige — au propre comme au figuré.
En contrebas, c’est un autre visage de Loches qui se dessine. Ici, des maisons blotties contre les remparts ; là, des jardins accrochés à la pente, où l’on devine encore l’empreinte médiévale du parcellaire. La vallée de l’Indre s’ouvre dans un camaïeu de verts. Les toits de tuiles brunes succèdent aux lauzes.
En contrebas, enfin, on rejoint la ville basse, plus commerçante, plus animée. Il y a là quelque chose de joyeux, de vivant. Le marché bat son plein et ce n’est pas un hasard s’il vient d’être classé parmi les plus beaux marchés de France. Sur la place, on s’interpelle, on goûte, on échange. Fromages de chèvre, fouaces, fruits d’été, miel du pays lochois… la cité royale a de quoi ravir tous les sens.
📍 Loches, cité royale
Localisation : Sud Touraine (37), à 45 min de Tours et 2 h 30 de Paris.
Accès : Gare de Loches (ligne TER depuis Tours).
Périodes idéales de visite : printemps et automne (lumières superbes sur la pierre), mais la cité reste agréable toute l’année.
🏰 À visiter absolument
Cité royale (logis + donjon) : ouverte tous les jours sauf 25 décembre et 1er janvier.
Collégiale Saint-Ours : entrée libre, chef-d’œuvre roman et gothique.
Marché : mercredi et samedi matin, place du Marché.
Exposition Angkor, Louis Delaporte au logis royal jusqu’au 21 septembre 2025.
🎟️ Tarifs (2025)
Adulte : 10 €
Réduit : 7 €
Gratuit pour les moins de 7 ans
🔗 Plus d’infos : www.ville-loches.fr

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