Valgaudemar, une vallée préservée du tourisme de masse
Des aristocrates britanniques venus conquérir les sommets aux familles modestes des années 1970, puis aux randonneurs d’aujourd’hui, les touristes n’ont jamais déserté le Valgaudemar. Mais la vallée, qui a refusé de devenir une grande station de ski, a suivi un chemin singulier dans l’histoire du tourisme alpin.
Le tourisme dans les vallées alpines commence bien avant le XXᵉ siècle, porté par des aristocrates anglais et des explorateurs fascinés par les hauts massifs.
Dans les années 1870‑1890, le révérend William Augustus Brevoort Coolidge s’impose comme une figure majeure de l’alpinisme dans les Écrins. Il réalise de nombreuses ascensions dans le Dauphiné, prédilection pour les sommets comme la Barre des Écrins ou le Pic Coolidge, qu’il gravira pour la première fois en 1877 avec les guides Christian et Ulrich Almer.
Coolidge, accompagné de sa tante Margaret Brevoort lors de ses débuts, arpente les vallées, les cols, les sommets, dessinant les premières routes d’exploration dans un massif jusqu’alors peu fréquenté. Son approche alpiniste, ses écrits, ses guides aident à faire connaître le massif et à faire naître ce que l’on appellera plus tard le tourisme d’altitude.
Edward Whymper Coolidge, pionnier de l’alpinisme dans les Écrins (XIXᵉ siècle).
Quand les alpinistes ouvrent la voie au tourisme
Parallèlement, les aristocrates et les amateurs de haute montagne génèrent une demande nouvelle : hébergement, guides locaux, sentiers, prise en charge logistique. Le phénomène n’a pas été massif : la vallée du Valgaudemar n’était pas sur les axes du « Grand Tour » européen. Mais les pionniers arrivent, les récits se propagent, et les vallées alpines entrent dans l’imaginaire du voyage d’aventure. Coolidge lui-même laissera son nom au Pic Coolidge (3 775 m) en reconnaissance de ses ascensions (en photo plus haut).
C’est dans ce contexte que des agriculteurs, chasseurs ou bergers se transforment en guides, intermédiaires entre les habitants de la vallée et les explorateurs étrangers. « Les paysans ont eu peur lorsqu’ils ont vu, pour la première fois, des inconnus descendre des sommets. Ils avaient alors appelé la gendarmerie, raconte Claude Gueydan. Et ça ne s’est pas arrangé par la suite. Les guides n’étaient pas bien vus. Celui qui ne vivait pas de sa terre se prostituait. C’était la mentalité de la vallée à l’époque ! » Les guides d’aujourd’hui appartiennent au STD (Syndicat des Transporteurs Dauphinois), mais, à l’époque, ils n’étaient ni plus ni moins que des sherpas. Voilà pourquoi les voies portent le nom de leurs riches clients.
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Claude Gueydan : une autre idée du tourisme
Hôtelier à La Chapelle-en-Valgaudemar, Claude Gueydan défend depuis des années un tourisme familial, attaché à sa vallée et à ceux qui la font vivre.
Quand le ski change la donne
1924 va représenter un virage dans le développement touristique de la montagne. Les premiers jeux olympiques d’hivers marquent un tournant. Pendant 10 jours, la ville hôte de Chamonix réunit des athlètes de 16 pays. Les sports d’hiver sont nés. « C’est le début du déclin de notre vallée qui à cette date avait autant de personnes inscrites au STD que Chamonix, fait remarquer Claude Gueydan. Heureusement il est resté la Caisse d’Allocation familiale. Cet organisme est des premiers investisseurs. Il a ouvert son premier refuge dans le Valgaudemar il y a plus de 100 ans. C’est grâce à la CAF que le tourisme n’a jamais disparu chez nous. »
« Ici, on a dit non à la station. » Claude Gueydan résume en quelques mots l’un des tournants majeurs de l’histoire du Valgaudemar. Dans les années 1950, alors que d’autres vallées alpines se dotent d’équipements lourds et de remontées mécaniques, un projet de développement touristique est présenté à la population de La Chapelle. Mais les habitants refusent, préférant préserver leur mode de vie. « Mieux vaut un petit chez soi qu’un grand chez les autres. Voilà ce que se sont dit les agriculteurs au moment du vote », se rappelle Claude Gueydan.
Le prix à payer est lourd : la vallée se vide de ses habitants. Le tourisme ne disparaît pas pour autant. Il prend un autre chemin, plus lent, plus discret, fondé sur la randonnée, la nature. Dans les années 1970, la création du parc national des Écrins permet de structurer l’offre autour de ce patrimoine naturel. Pour Claude Gueydan, le tourisme reste positif tant qu’il est maîtrisé par les populations locales.
Aujourd’hui encore, le Valgaudemar reste à l’écart des flux massifs. « On ne cherche pas à doubler nos chiffres chaque année. On veut que les gens reviennent, qu’ils se sentent bien, et qu’ils respectent ce lieu », résume l’hôtelier. Cette recherche d’un tourisme à taille humaine n’empêche pas le Valgaudemar de connaître une nouvelle visibilité.
Souvent présenté comme le « petit Himalaya français », avec ses sommets de plus de 3 000 mètres, ses refuges et ses paysages spectaculaires, il attire aujourd’hui une clientèle davantage tournée vers la randonnée, l’itinérance et les activités de pleine nature. Un tourisme différent de celui des familles modestes qui séjournaient autrefois plusieurs semaines dans les hôtels de la vallée. Le Valgaudemar n’a donc pas fini de voir son tourisme se transformer.
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