
Le krach de la tulipe
Au XVIIe siècle, une tulipe peut valoir une maison. Aux Pays-Bas, la spéculation s’emballe avant un effondrement brutal en 1637.
À Bazouges-la-Pérouse, en Bretagne, le château de la Ballue abrite un jardin aussi rigoureux qu’espiègle. Topiaires spectaculaires, chambres de verdure, sculptures et perspectives se mêlent dans ce domaine qui cultive l’art du labyrinthe et du détournement. Reportage.
À Bazouges-la-Pérouse, entre Fougères et le Mont-Saint-Michel, le château de la Ballue veille depuis quatre siècles sur les paysages vallonnés des marches de Bretagne. On accède discrètement aux jardins, par une petite porte latérale, comme si l’on entrait dans un décor. En toile de fond, un manoir du XVIIe siècle à la façade austère. Devant, un jardin ciselé, pensé pour la déambulation, l’ombre et la surprise.
En ce jour d’été caniculaire, la sécheresse marque un peu la pelouse, mais la structure du jardin, elle, tient bon. L’art topiaire — boules, spirales, murs d’ifs ou de charmilles — donne au lieu une architecture végétale permanente, qui traverse les saisons sans perdre en intensité. Dès les premiers pas, la sensation domine : on est dans un jardin pensé comme un parcours, une mise en scène, un théâtre de verdure.
Le jardin de la Ballue ne cherche pas à séduire par l’exubérance florale même s’il dispose d’une belle palette d’hortensias exceptionnels. Il charme par son intelligence. Les chambres de verdure se succèdent, séparées par des haies épaisses, formant un véritable labyrinthe ponctué d’œuvres d’art et de bancs propices à la contemplation. Ici, le promeneur est invité à ralentir, à s’égarer un peu, à se retourner. Car à la Ballue, le jardin ne se dévoile jamais d’un seul coup d’œil.
Ce dispositif s’inscrit dans une tradition ancienne : celle du jardin maniériste, apparu à la Renaissance italienne, qui cherche à étonner et à dérouter. Repris au XVIIe siècle dans une version plus classique, il renaît ici dans une interprétation contemporaine, portée dans les années 1970 par Claude Arthaud, éditrice et grande amatrice d’art. Avec les architectes Paul Maymont et François Hébert-Stevens, elle imagine un jardin de dialogues : entre plein et vide, entre rigueur et folie douce, entre tradition française et fantaisie italienne.
Après le labyrinthe des chambres de verdure, le regard s’élargit. Une longue allée de tilleuls parfaitement alignés trace une ligne droite entre deux masses de feuillage. L’ombre y est dense, presque solennelle. Le sol, tapissé de feuilles sèches, ajoute à l’ambiance silencieuse. Cette perspective simple, presque classique, agit comme une respiration après la succession des bosquets clos. C’est une allée pour marcher droit, enfin. Une allée pour voir loin.
Au bout de cette allée, une grande arcade de glycine vient faire transition. Appuyée sur des colonnes d’if, elle marque une césure nette entre deux univers : d’un côté le jardin contemporain, structuré, joueur, foisonnant de surprises. De l’autre, le jardin classique à la française, réinterprété sur la terrasse sud du château.
Ce jour-là, la glycine ne fleurissait plus, mais la structure restait élégante. L’ombre projetée par ses branches enchevêtrées formait une sorte de treillage vivant, suspendu entre deux époques.
Le contraste est immédiat. Ici, les lignes sont droites, les parterres ordonnés, les topiaires parfaitement sculptés. C’est le jardin originel du XVIIe siècle, installé sur la terrasse sud, là où se dressait autrefois la forteresse médiévale. À cette époque, le jardin obéissait à des codes stricts : symétrie, composition, mise en scène du paysage.
Aujourd’hui encore, la mise en scène opère. Depuis la terrasse, la vue s’ouvre sur la vallée du Couesnon, révélée par une savante alternance de vides et de pleins. Au premier plan, des boules de buis taillées avec rigueur. Au second, une haie ondulante d’ifs façon vague verte. Et au loin, les pins parasols élancés qui découpent l’horizon.
Tout ici est calculé pour diriger le regard — mais sans l’enfermer. Il ne s’agit pas d’imposer une vision, mais d’en proposer plusieurs. Chaque détour offre une nouvelle perspective, chaque point d’arrêt une composition.
Le château de la Ballue n’a pas toujours été cerné de haies sculptées et de perspectives savantes. Édifié en 1620 par Gilles de Ruellan, un proche de Sully et de Louis XIII, il fut d’abord un château, construit sur les ruines d’une ancienne forteresse médiévale. Sa position, surplombant la vallée du Couesnon, est autant stratégique que spectaculaire.
Au XIXe siècle, le lieu attire les artistes. Balzac, Victor Hugo ou Musset, dit-on, y séjournèrent. Plus près de nous, les peintres Rauschenberg, Monory ou Loro Danco fréquentèrent la demeure et ses abords, en quête de cette harmonie si particulière entre architecture et paysage. Mais après la Seconde Guerre mondiale, comme beaucoup de grandes propriétés rurales, la Ballue tombe dans l’oubli. Les jardins deviennent prairie, la maison s’endort.
Tout change en 1973, quand l’éditrice Claude Arthaud découvre la propriété. Téméraire, passionnée d’histoire et d’art, elle entreprend de faire renaître les jardins, non pas à l’identique, mais selon un dessein nouveau. Elle s’entoure d’architectes au regard moderne : François Hébert-Stevens, spécialiste des proportions dorées, et Paul Maymont, utopiste ami de Le Corbusier.
Leur parti-pris est audacieux : ne pas reconstituer, mais réinterpréter. Travailler les volumes comme un architecte sculpte l’espace, utiliser le végétal pour dessiner des parcours, composer un jardin comme une œuvre d’art. Le jardin maniériste prend forme, parsemé de surprises, d’effets de perspective, de scènes inattendues. Le tout articulé autour d’une grande arcade de glycine, pivot symbolique entre jardin classique et création contemporaine.
Claude Arthaud quitte les lieux à la fin des années 1970. Il faudra attendre 1996 pour que les jardins reprennent vie, grâce à Marie-France Barrière et Alain Schrotter. Leur travail, discret mais déterminé, vise à restaurer sans figer, à remettre en valeur les chambres de verdure, à préserver l’esprit originel tout en introduisant de nouveaux jeux de lumière et de couleur.
En 1998, l’ensemble du domaine (7 hectares) est inscrit à l’inventaire des Monuments historiques. Puis les reconnaissances s’enchaînent : label “Jardin remarquable”, agrément CCVS pour sa collection de buis, et en 2018, le prix européen de l’European Garden Heritage Network. En 2022, le prix de la Fondation Signature vient saluer une démarche alliant exigence patrimoniale et ouverture artistique.
📍 Jardins de La Ballue
Château de La Ballue, 35560 Bazouges-la-Pérouse (Ille-et-Vilaine)
GPS : 48.4577, -1.4682
🕰️ Ouvert du 1er avril au 3 novembre 2025
Du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h
Fermé les lundis (sauf jours fériés)
🎫 Tarifs 2025
Adulte : 11,50 € – Enfant (10-18 ans) : 7,50 € – Gratuit pour les moins de 10 ans
Tarif réduit : 9 € (étudiants, demandeurs d’emploi)
🌐 Site officiel
📞 Renseignements
02 99 97 47 86 | contact@laballuejardin.com

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