La Madone se refait une beauté
À Menton, la Serre de la Madone retrouve peu à peu son éclat grâce à un vaste chantier de restauration mené par Gilles Deparis. Reportage dans l’un des jardins les plus fascinants de la Riviera.
L’histoire de la Serre de la Madone, Gilles Deparis la connaît par cœur : « Le jardin date du début du XXe siècle. Le temps des villégiatures sur la Côte-d’Azur n’était déjà plus une nouveauté à cette époque. Comme beaucoup de riches Anglo-Saxons, Gertrude Winthrop venait passer l’hiver sur la Riviera pour se faire soigner. En 1917, L’Américaine avait déjà acheté à son fils, Lawrence Johnston, un domaine : Hidcote Manor. C’est aujourd’hui le siège de National Trust, l’équivalent français de la Fondation du patrimoine en plus puissant ! » C’est à Hidcote Manor que Lawrence Johnston apprend le jardinage. L’Américain n’avait aucune formation botanique ou paysagère. Le militaire s’était battu pendant la guerre des Boers en Afrique du Sud. Il s’y était alors découvert une passion pour la flore australe. Il a aussi rapporté beaucoup de végétaux de ses voyages en Amérique du Sud ou en Chine. Des plantes inconnues en Europe à l’époque…
C'est un jardin qui est conçu pour être beau d'octobre à mai-juin.
Gilles Deparis
D’Hidcote à la Riviera
Gilles Deparis rajoute : « A Hidcote Manor, Lawrence Johnston invente un concept de chambre de verdure. Le visiteur va de scène en scène. Ces espaces sont souvent délimités par une haie de buis assez conséquente avec parfois des oiseaux sculptés en buis. Ce type de décor peut paraître assez kitch aujourd’hui, mais cela donne aussi un côté merveilleux. Le visiteur se retrouve dans le monde d’Alice au pays des merveilles. Il agrémente aussi les jardins de statues, de fontaines, d’artefacts… Mais il conserve les massifs à l’anglaise. La grande bordure rouge d’Hidcote Manor reste célèbre avec ces arrangements de plantes qui se renouvellent de saison en saison. »
Un Anglais amoureux de Menton
Fort de ce premier succès, Lawrence Johnston et sa mère, Gertrude Winthrop, s’installent à Menton en 1924. Ils y achètent parcelle après parcelle. Au total, en une vingtaine d’années, ils font l’acquisition d’une quinzaine de terrains. « Quand nous avons fait des fouilles, souligne de Gilles Deparis, nous ayons trouvé une quinzaine de citernes d’eau, une par parcelle. Il y a, par exemple, le réservoir maldini du nom de l’ancien propriétaire de la parcelle. Il mesure 20 m de de profondeur ! » Au final, le domaine s’étend sur près de 11 hectares. Le jardin occupe la partie basse, la partie haute est boisée. Une maison de style mentonnais sépare les deux zones.
Autre particularité de la Serre de la Madone, c’est que le jardin est construit à flanc de montagne. Gilles Deparis a déjà entamé les travaux : « Nous avons commencé à rénover le système de restanques. Il faut bien comprendre qu’il y a 80 m de dénivelé entre le bas du jardin et la crête. Nous allons par exemple restaurer les 15 niveaux d’étages de murs en pierres sèches qui se trouvent au-dessus de la villa. C’est un travail de titan ! »
Lawrence Johnston avait en horreur les jardins d’acclimatation comme on en voyait beaucoup à l’époque sur la Côte-d’Azur. Il voulait certes se faire plaisir en installant des plantes exotiques mais il entendait bien garder l’authenticité des lieux. Comme à Hidcote Manor, le major a utilisé la pente pour guider le visiteur. Il l’attirait ainsi de chambre en chambre pour le pousser à monter la colline avant de le récompenser par la superbe vue sur les jardins et la mer. Une allégorie de la montée au ciel, le major était croyant.
Le style Art & Craft
Le paysagiste a mêlé la topiaire, typique de l’art à la française, avec le style du jardin à l’anglaise. Il y a ajouté les découvertes du XIXe siècle en apportant une dose de jungle. Il a agrémenté le tout de magnifiques essences : le chêne de l’Himalaya, deux immenses Podocarpus aux fines feuilles en faucille et à l’ombre épaisse, les deux Washingtonia filifera, le grand magnolia delavayi du Yunnan et enfin l’exceptionnelle Nolina du Mexique. Il a animé l’ensemble par des statues de personnages de l’Antiquité, d’animaux fabuleux, de bassins et de fontaines. C’est le style Art & Craft.
Lawrence Johnston décède dans les années 1950. La Serre de la Madone passe ensuite de mains en mais jusque dans les années 1980. Le parc est alors acheté par des promoteurs immobiliers qui veulent le détruire. Le jardin est finalement sauvé in extrémis par le ministère de la Culture. Il est classé, c’est le premier du genre, monument historique. Le Conservatoire du littoral en fait alors l’acquisition.
Une renaissance au long cours
Au début des années 2000, le jardin est restauré, mais il mérite, 25 ans plus tard, une nouvelle jeunesse. « Il ne s’agit pas de refaire le même jardin, affirme Gilles Deparis. Les arbres ont grandi, il faut réadapter la flore du jardin tout en gardant le style suranné. Il est nécessaire d’épurer, de retrouver les lignes… Nous nous posons aussi la question des collections végétales. Le jardin possède déjà une collection de Protéacées. Faut-il en rajouter ? Et avec quelles essences ? »
Les travaux ont débuté mais il reste beaucoup à faire. Gilles Deparis constate : « Nous avons fait un diagnostic complet du jardin. Cela nous a permis de dégager des priorités, ne serait-ce qu’au niveau sécuritaire. Sur les hauteurs du site, nous allons favoriser la flore native et couper les arbres dangereux. De même, dans le jardin, nous avons un pin qui prend trop de place. Il fait beaucoup trop d’ombre. Par ailleurs, les sols sont très tassés, comme dans beaucoup de jardins. Et nous avons un problème d’érosion avec les pluies diluviennes. Donc décompacter les sols et canaliser l’eau constitue l’une des tâches essentielles. »
Restaurer sans trahir le jardin
Prudent, Gille Deparis a constitué un comité d’une douzaine de personnes, citons Jean Mus, spécialiste de la flore méditerranéenne, Chantal Colleu-Dumont du domaine de Chaumont (lire aussi l’article sur le festival), James Priest du jardin de Giverny, qui vont examiner chaque idée. Les haies de buis vont être remplacées par des pistachiers, la pelouse de kikuyu par des couvre-sols, du lamier probablement, les mimosas vont être arrachées. « L’idée, c’est ne pas ajouter des plantes pour l’instant, l’inventaire sera achevé début 2025. Les restanques, la serre chaude, les murs seront rénovés d’ici décembre 2024. » Au total près de deux millions d’euros vont être investis dans le jardin. Le but ultime ? Une inscription au patrimoine de l’Unesco !
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