Comment diable une plante mexicaine est-elle devenue la star de Noël ?
Au Mexique, le poinsettia est un arbuste qui peut atteindre plusieurs mètres de haut. Rien, a priori, ne le destinait à envahir chaque mois de décembre les jardineries et les salons d’Europe et d’Amérique du Nord. Il aura fallu un diplomate, une famille d’horticulteurs californiens et une redoutable stratégie commerciale pour faire de Euphorbia pulcherrima l’un des symboles de Noël.
Chaque année, le scénario recommence. À l’approche de Noël, les poinsettias apparaissent par milliers dans les jardineries, les supermarchés et chez les fleuristes. Rouges pour la plupart, parfois blancs, roses ou crème, ils ont fini par rejoindre le sapin, le houx et le gui dans le décor traditionnel des fêtes de fin d’année.
Étonnant non ? Rien ne prédisposait cette euphorbe à devenir une petite plante d’intérieur. Dans son milieu naturel, Euphorbia pulcherrima pousse sous forme d’un arbuste qui peut atteindre 4 à 5 mètres de hauteur. Et son histoire commence à plusieurs milliers de kilomètres de nos salons.
Une plante mexicaine bien avant d’être une plante de Noël
Le poinsettia est originaire du Mexique et d’Amérique centrale. Bien avant l’arrivée des Européens, les populations du Mexique précolombien connaissaient déjà cet arbuste spectaculaire, appelé cuetlaxóchitl en nahuatl.
Les Aztèques l’appréciaient notamment pour la couleur intense de ses bractées. Celles-ci auraient servi à produire des teintures, tandis que le latex blanc contenu dans la plante était employé dans certains usages médicinaux. Bernardino de Sahagún, religieux franciscain qui entreprit au XVIe siècle un immense travail de documentation sur la civilisation aztèque, mentionne lui-même cette plante aux feuilles d’un rouge remarquable.
Après la conquête espagnole, le poinsettia entre progressivement dans les traditions chrétiennes du Mexique. Les franciscains l’auraient notamment utilisé pour décorer les crèches et les églises. Sa coloration hivernale et la forme étoilée de ses bractées se prêtaient particulièrement bien aux célébrations de Noël.
Au Mexique, la plante porte d’ailleurs toujours un nom qui rappelle cette histoire : flor de Nochebuena, la « fleur de la nuit de Noël ».
Un diplomate américain lui laisse son nom
Il faut attendre le XIXe siècle pour que l’histoire du poinsettia prenne une dimension internationale. En 1825, Joel Roberts Poinsett devient le premier représentant diplomatique officiel des États-Unis auprès du jeune état mexicain. Homme politique, mais également passionné de botanique, il remarque cet étonnant arbuste et en expédie des plants ou des boutures aux États-Unis.
Poinsett n’a pourtant pas « découvert » Euphorbia pulcherrima. Des expéditions botaniques européennes avaient déjà collecté la plante au Mexique. Son rôle est ailleurs : il contribue à son introduction et surtout à sa diffusion aux États-Unis.
Cultivée dans les serres américaines, la plante se fait progressivement connaître. Son nom vernaculaire anglais, poinsettia, finit par rendre hommage au diplomate. Une curieuse postérité pour Joel Roberts Poinsett : près de deux siècles plus tard, son nom est prononcé chaque mois de décembre par des millions de personnes qui ignorent généralement tout de celui qui le portait.
Le 12 décembre, une journée en souvenir de Poinsett
C’est ici que l’ancienne « Journée du poinsettia » retrouve sa place dans l’histoire. Joel Roberts Poinsett meurt le 12 décembre 1851. Aux États-Unis, cette date est devenue le National Poinsettia Day. En 2002, la Chambre des représentants américaine a officiellement reconnu le 12 décembre comme journée nationale consacrée au poinsettia. La date célèbre donc à la fois la plante et l’homme auquel elle doit son nom courant.
Mais à la mort de Poinsett, le poinsettia est encore très loin du phénomène commercial que nous connaissons aujourd’hui. Pour cela, il faut attendre une autre histoire américaine et traverser le pays jusqu’en Californie.
Les Ecke inventent la star de Noël
Au début du XXe siècle, Albert Ecke, immigrant allemand installé en Californie, se lance dans la culture du poinsettia. Son fils Paul développe ensuite l’entreprise familiale et fait un pari qui va changer le destin de la plante : miser presque exclusivement sur elle.
La famille Ecke perfectionne sa culture et travaille à obtenir des plantes plus compactes et mieux adaptées à la production horticole. Le grand arbuste mexicain devient progressivement la potée dense et régulière que nous connaissons. Mais les Ecke ne sont pas seulement de bons horticulteurs. Ils comprennent également très tôt l’importance de la promotion.
La famille associe systématiquement le poinsettia à Noël et développe sa présence dans les médias américains. Les plantes sont notamment mises à disposition pour décorer des plateaux de télévision pendant les fêtes. À mesure que la télévision entre dans les foyers américains, l’image du poinsettia rouge installé au pied du sapin s’impose. Le coup de génie est là : transformer une plante saisonnière en symbole.
De la Californie aux salons du monde entier
Le reste tient presque de la mécanique commerciale. Le poinsettia devient incontournable aux États-Unis, puis gagne progressivement les marchés européens.
Les sélectionneurs accompagnent le mouvement. Les variétés deviennent plus compactes, plus ramifiées, plus résistantes au transport et mieux adaptées à la culture en pot. Au rouge traditionnel s’ajoutent le blanc, le crème, le rose, le saumon et des variétés panachées.
En quelques décennies, l’arbuste mexicain a changé de silhouette, d’échelle et presque de statut. Euphorbia pulcherrima est devenue un produit horticole mondialisé, cultivé à des millions d’exemplaires pour quelques semaines de commercialisation concentrées autour des fêtes. Avec tous ses excès et ses débordements comme nous le soulignons dans « Bien choisir un poinsettia ».
Une réussite telle que le poinsettia représente aujourd’hui un véritable marché horticole. Une autre histoire, économique cette fois, que nous racontons dans « Le poinsettia vaut son pesant d’or ».
Le plus remarquable reste pourtant le chemin parcouru. D’un arbuste poussant sous le soleil mexicain à une petite potée posée près d’un sapin en Europe ou aux États-Unis, il aura fallu plusieurs siècles, quelques horticulteurs particulièrement entreprenants et beaucoup de marketing. Et chaque 12 décembre, la Journée du poinsettia rappelle discrètement le nom du diplomate qui participa, sans probablement l’imaginer, au début de cette étonnante aventure.
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